Racines & identité : être multiple

Qui suis-je ? Alors que je revisionnais la conférence de Marie-Cécile Paccard, Se réinventer et être soi à l’ère du numérique, qui nous invite à réfléchir à qui nous sommes et à nos valeurs, je disais que mon rapport à mon identité, très douloureux et conflictuel à une époque, s’est apaisé.

Source de questionnement légitime, elle a aussi généré nombreuses angoisses et souffrances inutiles.

Cette relative sérénité, chèrement acquise, est le fruit d’un long cheminement, que je n’ai pas entrepris seule.

Heureusement, d’autres personnes se posent les mêmes questions que vous et parfois proposent des amorces de réponses.

Avancer sans se déraciner

As descendants of a diaspora, we’re constantly navigating who we are. We grasp in the dark at how to navigate life, bc we have no pattern from our ancestors. Despite however much we try to stave off cultural loss, we’ll never be like the ppl in our homelands. So who should we be?

— Muqing M. Zhang (@muqingmzhang) September 5, 2018

Pendant longtemps, j’ai souffert de ne pas être suffisamment croate et vietnamienne ; terrorisée par le spectre du déracinement, ingratitude suprême envers ses ancêtres qui consiste à oublier d’où l’on vient.

Cette crainte de devenir étrangère dans son propre pays, transmise par ma famille vietnamienne et croate, se traduit par des tentatives éreintantes et vouées à l’échec de ressembler exactement à celles et ceux qui vivent dans le pays d’origine.

Métisse, je suis forcément un peu autre.

Avec le recul, j’ai compris que le but n’est pas tant de gommer les différences à tout prix que de cultiver ce qui nous unit tout en acceptant les dissonances, qui peuvent aussi être belles.

L’universalisme français, le phare dans l’obscurité

Alors que je me démenais tant bien que mal avec mes identités croate et vietnamienne, l’universalisme français m’a un temps servi de phare. J’y ai même longtemps cru à ce mensonge que l’on raconte aux minorités.

Française comme les autres, si seulement !

Dans les faits, métisse asiatique en France, grandir n’a pas été si simple.

J’ai travaillé pour m’intégrer et à apprendre les codes de la société française1. C’était un réflexe de survie pour faire oublier la chinetoc2 et m’intégrer.

Qu’est-ce que j’avais à prouver pourtant ? N’étais-je pas déjà française ?

Très jeune, en observant ma mère et le comportement de ses collègues, j’ai compris que je devrais être discrète, travailler plus dur et être plus compétente que les Français et Françaises blancs pour avoir une chance d’être traitée sur un plan d’égalité. C’était injuste, mais il fallait faire avec, m’expliquait ma mère.

Et puis mes traits asiatiques disparaissant au fil des années, j’ai rencontré moins de difficultés. Étonnant, n’est-ce pas ? (Non.) Les gens soupçonnent parfois qu’il y a supercherie, mais dans l’ensemble, mon camouflage fonctionne.

Les militant·es antiracistes parlent de white passing. Comme je ressemble à une personne blanche, je ne subis pas (ou beaucoup moins) de discrimination raciste. Je bénéficie aussi d’avantages associés.

Illusions perdues

Mes premières désillusions, je les ai connues en classe préparatoire littéraire parisienne. Deux chocs simultanés : je suis la seule à venir d’un milieu modeste sans bagage culturel hérité de mes parents et l’une des rares personnes racisées de ma promo.

Soudainement, le fait que les dés méritocratiques sont pipés me saute aux yeux.

J’entendais ces personnes privilégiées me dire qu’avoir plusieurs cultures est une richesse et une chance. J’aurais tellement aimé avoir des origines folkloriques comme toi. Les miennes sont si communes. croit me complimenter cette Franco-américaine.

J’étouffe mon envie de lui faire avaler mon chapeau conique et mon áo dài et je souris poliment face à l’oppresseure…

Si communes, mais tant valorisées. Combien de fois m’a-t-on dit que le croate ou le vietnamien (discours que l’on entend moins désormais que le Vietnam attire des capitaux étrangers…) ne me servirait à rien sans se rendre compte de la violence des propos ? Combien d’enfants entendent encore ces horreurs aujourd’hui ?

Une colère enfouie

Avec la mort de mon grand-père l’année dernière, j’ai découvert que j’étais emplie de colère vis-à-vis de ce modèle français si aliénant. J’ai écrit la première version de ce billet en décembre pleine de rage.

J’essayais encore de me raccrocher à l’idéal de cette France multiple malgré les racistes sortis du bois, encouragés par nos politiques, pour nous rappeler que, Français·e « d’origine » jamais nous ne serons des leurs. Une minorité bruyante.

Grâce aux travaux de militant·es, aux témoignages d’inconnu·es, j’ai appris que cette colère était légitime. Le tribut versé pour cette intégration m’est apparu si vivement.

L’universalisme français pèse extraordinairement. Il refuse le pluriel et nous pousse à rejeter nos autres identités, à les mépriser.

Il a appris à mon grand-père à avoir honte de son identité vietnamienne. Ma mère craignait que je ne sache pas parler français en arrivant en maternelle. Elle a ainsi renoncé à me parler vietnamien.

J’ai intériorisé comme eux notre supposée infériorité. J’ai senti cette même honte m’envahir.

J’ai souffert des moqueries à l’encontre de ma tante qui parle et écrit le français en faisant des fautes. J’ai vu des gens l’infantiliser et ne pas la respecter à cause de ça3. Je la reprenais constamment pour qu’elle s’améliore.

En écrivant ces lignes, je pleure de rage en y repensant. Il aura fallu tant de temps pour me déconstruire et comprendre à quel point j’ai été spoliée d’une part de mon identité.

Heureusement, les nouvelles générations s’approprient leurs origines avec fierté et parfois virulence. Je les suis de loin, avec un mélange d’admiration pour l’énergie qu’elles déploient et d’incompréhension face au vocabulaire employé.

Plus proches de moi, des personnes asiatiques comme Grace Ly et son initiative de websérie Ça reste entre nous m’ont beaucoup aidée. J’ai été si émue d’entendre cette chanson apprise petite au Vietnam à la fin de l’épisode 3.

L’expérience croate est plus positive. Sans doute parce que mon père n’a pas émigré en France, que ma mère m’a emmenée à l’école croate les samedis après-midi et que je passe tous mes étés en Croatie. Le lien est ainsi moins distendu : je parle la langue, je porte un prénom et un nom croate, je connais un bout de son histoire.

La relation franco-croate reste néanmoins aussi difficile. L’arrogance française n’a pas épargné mon identité croate, mais ça serait trop long de développer le sujet des mémoires conflictuelles4 dans ce billet.

Choisir son camp

On pourrait se contenter d’être fier sans dénigrer les autres, mais non. Les habitudes de domination ne se perdent pas si vite et elles ressurgissent notamment lors d’événements sportifs ; exutoires guerriers pour certaines personnes. Mention spéciale à cette réflexion complètement ahurissante où la personne souhaitait que les Français écrasent les Croates, comme Napoléon les provinces illyriennes.

Ce sont surtout des moments que je redoute, car on me demande, des deux côtés, en toute innocence, sur le ton de la blague, de choisir5. Ces occasions où il faudrait choisir ne se limitent évidemment pas au sport.

Je ris jaune à chaque fois et le vis comme un test de loyauté où chacun me tire de son côté.

Choisir équivaudrait à renoncer à une partie de mes identités qui ont contribué à forger la personne que je suis. Pire, j’ai l’impression que l’on essaie de m’arracher un membre.

Multiple

La lecture de Nord perdu, prêté par la souris, où Nancy Hudson traite de son expatriation en France, avait beaucoup résonné chez moi. Je me suis sentie proche de cette exilée qui m’a permis de mettre des mots sur des expériences familières.

Les exilés, eux, sont riches. Riches de leurs identités accumulées et contradictoires.

Nord perdu, Nancy Hudson

J’ai aussi fini par comprendre que je n’ai pas à être parfaitement (qu’est-ce que ça veut dire d’ailleurs ?) française, croate et vietnamienne pour appartenir à ces trois communautés et en être une membre légitime.

Nous sommes davantage qu’une simple somme de nos identités. Dans une société qui cherche toujours à nous mettre dans des cases prédéfinies ne supportant pas la complexité ; on peut parfois l’oublier et en arriver à dévaloriser, voire détester, une partie de soi.

Si rire de soi est une belle qualité, rire contre soi est une violence, une oppression intériorisée. Il faut regarder le magnifique Nanette de Hannah Gadsby à ce sujet.

Do you understand what self-deprecation means when it comes from somebody who already exists in the margins? It’s not humility, it’s humiliation.

Je suis encore loin d’être suffisamment indulgente avec moi-même. J’y travaille, aidée par des proches qui ne se lassent pas de me dire que je suis une personne formidable. Un jour, peut-être, j’arriverai à accepter le compliment. En attendant, j’essaie déjà de ne pas en douter.

Je me suis souvent définie comme un mélange improbable franco-vietnamo-croate. Dans cette définition, il y a de la dérision. Mélange6, comme quelque chose qui n’est pas abouti. Plus littéraire, j’ai aussi utilisé chimère pour me définir. Version plus poétique du monstre…

Multiple, donc. Ça sonne bien.


  1. En primaire, j’apprenais consciencieusement des mots issus de mon manuel de vocabulaire illustré. Aquilin, en trompette, busqué, camus, pointu, crochu… Vous aurez reconnu (ou non) l’obsession asiatique pour le nez. 

  2. C’était la première fois que je subissais une attaque raciste frontale. Je venais de déménager dans les Yvelines. Je me rappelle – ma mère en est fière comme tout – avoir répliqué frantoc, variation du toi-même d’abord. J’ai ensuite rajouté avec rage que j’étais vietnamienne et pas chinoise et qu’il était bien bête de ne pas savoir que c’était différent. Premier sursaut de fierté asiatique, bien vite étouffé par la suite. 

  3. Il n’est sans doute pas étonnant dans ces circonstances que la maîtrise de la langue française ait été un enjeu et une source d’angoisse pour moi. 

  4. La France a une longue tradition d’amitié avec la Serbie et n’est pas forcément impartiale sur la question. Certains intellectuels, qui ne sont pas historiens d’ailleurs, ont un discours totalement biaisé et à charge envers la Croatie. Le sujet est évidemment extrêmement sensible en Croatie et il m’est difficile d’avoir un avis éclairé sur la question n’ayant pas étudiée la période et les jugements du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, seul compétent en la matière. 

  5. Si vous voulez tout savoir, j’étais pour la Croatie. J’aurais aimé la voir gagner sa première Coupe du monde. Voilà, vous pouvez me condamner pour haute trahison maintenant :) 

  6. Métisse, mélange, eurasienne. C’est si difficile de trouver le mot juste et qui ne soit pas entaché par le racisme ou le colonialisme. 

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