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2 février 2018

Rabougri

Je n’ai jamais été vraiment proche de lui.

Lui, c’est Louis, mon grand-père. Français1 eurasien, né le 29 août 1921 à Moncay dans le nord de l’Indochine. De père français et de mère vietnamienne. Marié en 1950 à Haïphong. Père de 4 enfants. Voilà pour l’état civil français.

Pour moi. Ses façons maladroites d’exprimer son affection. Les liserons d’eau cuits à l’eau et les nems2. Un billet rapidement et secrètement fourré dans ma poche en me demandant de ne rien dire à ma mère. Ses yeux vairons, magnifiques et fascinants, encore aujourd’hui.

Eurasien indochinois, un drôle de mélange des cultures française et vietnamienne3 et un produit de la colonisation française. Plus à sa place au Vietnam, pas complètement chez lui en France4. Je crois qu’il a toujours eu un certain sentiment d’infériorité vis-à-vis des Français “français”.

Je connais à peine quelques fragments de sa vie. Il n’a jamais été très loquace et enclin à partager ses souvenirs ou ses émotions. Il ne m’a jamais été possible de le faire parler sur les événements politiques au Vietnam et des impacts sur sa vie. Peut-être que je n’étais pas disposée à écouter non plus. Ma réflexion sur mon complexe héritage vietnamien est assez récente après tout.

Son quasi mutisme actuel m’empêche de développer le sujet avec lui. Plus grave, il l’empêche de se faire comprendre et d’être soigné plus efficacement. Le voir essayer péniblement de prononcer quelques mots est douloureux.

Cette perte progressive du langage infantilise. Ce silence l’isole également.

Je rappelle à ma mère et à ma tante que c’est un vieux monsieur et non un vieil enfant. Elles ne se rendent pas compte et je ne peux les blâmer, surtout pas ma tante, qui a mis sa vie entre parenthèses depuis fin septembre, pour s’occuper de lui au quotidien. J’imagine que moi aussi, je ne prendrais peut-être plus la peine de lui demander son avis au bout de la énième fois sans réponse5.

Difficile de savoir s’il ne nous comprend plus parce qu’il n’entend plus bien ou s’il déraille complètement.

Il me fend le cœur lorsqu’il semble vouloir communiquer et qu’il renonce ensuite en se recroquevillant sur lui-même. Il a alors l’air si seul, perdu dans ses pensées.

J’étais la petite-fille léopard en octobre lorsque je suis allée le voir à l’hôpital peu après sa chute. Un peu plus tard, lorsqu’on pensait qu’il récupérerait ses esprits, il a prononcé mon prénom en me voyant.

Aujourd’hui, il ne m’a pas reconnue.


  1. Ce qui l’a à la fois obligé et lui a permis de quitter Saïgon et de venir en France avec sa famille. 

  2. La nourriture et cuisine vietnamiennes plus généralement. Son éternelle préoccupation était de savoir si l’on mangeait correctement. 

  3. C’est flagrant chez lui, mais aussi très présent chez ma mère, mes tantes et mon oncle. 

  4. L’arrivée en France, encore un pan de l’histoire familiale peu ou pas documentée. Réussir l’assimilation française et oublier le passé. 

  5. Depuis l’accident de mon grand-père, je lis avec beaucoup plus d’attention les articles et témoignages sur le soin des personnes âgées. Ces lectures ont croisé des lectures sur le handicap et sa prise en charge problématique. L’institutionnalisation des personnes âgées ou handicapées m’apparaît désormais intolérable. D’autant qu’elle a un caractère systématique très dérangeant. Cachons ces personnes qui ne correspondent pas aux critères acceptables de la société et retirons-leur le droit de vivre parmi nous. 


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