André Kertész au Jeu de Paume

Autoportrait, Paris, 1927 © André Kertész Le nom m’attirait. Je dois être comme Mimy, j’aime les noms en K et j’aime la sonorité et l’orthographe de ce nom.
J’avais envie de découvrir un photographe dont j’ignore tout.
Et mon attrait pour l’Est se renforçant au fil du temps, j’y ai vu l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la culture d’un pays proche géographiquement et historiquement de la Croatie et que je connais pourtant mal, la Hongrie.

Alors je n’ai pas hésité quand j’ai vu que je pouvais profiter de la gratuité durant les vacances. Naïve (ou alors ayant perdu l’habitude de voir des gens de mon âge s’intéresser à des expos ?), j’ai cru qu’il n’y aurait pas trop de monde un mois après l’ouverture de l’exposition. Aah ça… moi qui voulait être tranquille pour réfléchir, on peut dire que j’ai été servie en matière de monde.

Entre les bandes de potes qui pensent qu’une expo est l’équivalent du café du coin et qui se racontent leur vie devant une photographie, la vieille désagréable [1] pressée qui te pousse et t’écrase les pieds… et tous ceux qui ne peuvent s’empêcher de s’exclamer “Oh, celle ci est troooop bien” à voix haute, j’ai eu du mal à ne pas m’énerver.
Sans compter que dans la première pièce, les gens étaient presque entièrement collés à la photographie, prédisposition agaçante chez certains, mais ici en partie justifiée et exacerbée en raison de la nature des photographies format timbre poste qui obligent en effet à se rapprocher pour bien en saisir les détails. Comme toujours également, je croise les mêmes sans-gênes qui vont s’interposer entre moi et une photographie et me couper dans mon observation. Parfois je me dis que l’on devrait distribuer un code de conduite à l’entrée…

Heureusement, au deuxième étage (les escaliers en ont-ils découragé certains ?) il m’a semblé qu’il y avait bien plus de place.

Deux étages, oui. L’expo est plus importante que ce que je pensais et c’est en effet une longue rétrospective, avec un très grand nombre de photographies, qui nous est proposée par le musée du Jeu de Paume. Le choix de les présenter chronologiquement tout en dégageant des thématiques met en évidence à la fois l’évolution technologique (du format timbre poste monochrome/sépia aux polaroids couleur pris avec un SX70) et celle du photographe.

A ses débuts, j’ai du mal à voir au delà du quotidien, de la photographie/document-reportage pour la plupart des photographies même si déjà des clichés m’arrêtent plus longuement (notamment ceux avec son frère en nageur ou en satyre).
Andre_Kertesz_Esztergom_Hungary_1915.jpg
J’aime aussi le regard tendre qu’il porte à ces enfants hongrois en train de lire ou à ce couple qui essaye de profiter du cirque.

Ce n’est pas ma période préférée, mais, à travers ces clichés, je ressens l’enthousiasme que peut apporter la découverte de l’appareil et cette envie, mêlée de curiosité, d’engranger, de capturer des bribes de réel.

Mais déjà ma mémoire me joue des tours, n’ayant pas pris de carnet avec moi, mes souvenirs commencent déjà à se mélanger et à devenir flous. Je savais bien qu’il fallait que j’écrive rapidement…

Je n’ai pas eu le loisir d’observer assez les distorsions de Kertész, ces nus féminins difformes, et ne peut donc en dire grand chose et à vrai dire je ne sais pas vraiment qu’en penser encore.

Tour Eiffel, 1929 © Mission du patrimoine photographique. Collection Centre Pompidou, MnamLes clichés de Paris ou des États-Unis mais aussi ses autoportraits et ses Polaroids m’inspirent plus et m’ont donné quelques idées de thématiques et de séries (envolées depuis… j’aurai du les noter !). Je crois que j’ai tendance à fonctionner comme une éponge et la vue des travaux d’artistes me stimule grandement.
En tout cas, au sortir de l’exposition, je n’avais qu’une envie : déclencher. Ce qui me fait dire que l’expo est une réussite.

De Paris, j’ai retenu de nombreuses photographies [2]. J’ai particulièrement aimé les clichés avec la Tour Eiffel qui grâce à leur cadrage singulier et leur composition originale évitent le côté carte postale et font de ce monument symbole de Paris un élément urbain parmi tant d’autres, du moins est-ce ainsi que je le vois.

Le Nuage égaré, New York, 1937 © André Kertész Aux États-Unis (majoritairement New York et Washington), je retiens la série sur les cheminées, une photographie dont le titre si je me souviens bien est Le bateau rentre à la maison et globalement quasiment toutes les photographies de cette période en fait.

Comme beaucoup, mon regard s’est posé sur ce nuage esseulé en plein New York. Je trouve l’image particulièrement évocatrice et forte en significations.
C’est quelque chose que j’aime en photographie et ailleurs. Cette possibilité que nous donne l’artiste à superposer les interprétations car quoique ici le titre puisse orienter notre lecture, il n’empêche nullement d’autres lectures.
Personnellement, j’y vois la Poésie butant contre la Réalité, la rencontre entre l’immatériel et fragile nuage, aérien et léger, et l’énorme, solide bâtiment d’affaires, terrestre et lourd mais aussi, plus évident sans doute, une figure de Kertész perdu au milieu de l’immensité de New York, fatigué de son activité de photographe pour magazines.

August 29, 1982 © Estate of André KertészL’exposition (mais pas ce billet) s’achève sur les Polaroids et l’apparition de la couleur. La lumière et les jeux de transparence et de couleurs, sublime façon de terminer l’expo.

Rien que de voir les Polaroids originaux (dans un très bel état de conservation) a quelque chose d’émouvant pour moi qui n’ait jamais connu cette période (ma famille n’a jamais investi dans un Polaroid malheureusement) et cela me conforte dans l’idée d’acheter un SX70 parce que vraiment j’aime l’objet Polaroid, à la fois l’appareil et la photographie.

Peut-être est ce le fait de savoir le photographe en fin de vie qui inconsciemment influe sur mon opinion mais je me suis sentie très touchée par ces dernières images, plus intimes (de fait la plupart sont prises en intérieur) encore que celles où l’on voit Kertész et sa femme peut-être [3] et pourtant plus abstraites parfois.
Par ailleurs ces images ne font que confirmer que tout peut être matière à photographie.

September 23, 1979 © Estate of André Kertész Celle ci est sans doute ma préférée de toute la série The Polaroids. J’aime la symbolique, j’aime le verre, ses propriétés et ses possibilités graphiques (d’ailleurs, je trouve que cette image fait écho aux distorsions justement).

Encore quelques remarques sur l’œuvre de Kertész et je me tais, outre la manière dont ses photographies nous invitent à penser et son regard, je retiendrai sa façon de cadrer et ses points de vue originaux (en particulier lorsqu’il prend de la hauteur ou superpose plusieurs éléments urbains) et son travail de recadrage (cf. le portrait d’Élisabeth ou son travail sur des toits (d’une seule photographie, il crée plusieurs photographies mettant en valeur différents points) qui m’a beaucoup frappé. Ou peut-être cette citation qui propose une vision de la pratique photographique à laquelle je suis attachée.

« Je me considère toujours comme un amateur aujourd’hui, et j’espère que je le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Car je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore.»


P.S. : Je suis comblée ! “L’Europe centrale est à l’honneur” pour l’édition 2010 de Paris Photo.
P.P.S : Pourquoi Amazon pratique un taux de change aussi peu avantageux pour les Européens ? André Kertész : The Polaroids (23$ sur .com, 25€ sur .fr…) ?

Notes

[1] Ne me demandez pas comment je fais, mais j’attire toujours les vieilles biques aigries et insupportables.

[2] Le Pont des Arts (le Louvre à travers la vitre de l’horloge de l’Institut), la Place du Carrousel, les chaises du Jardin du Luxembourg, Sur les boulevards (à voir avec son commentaire) et d’autres que j’oublie]

[3] En parlant de ça, ce portrait (dont le travail de recadrage intelligent de Kertész a été judicieusement mis en avant par l’expo) est mon préféré. J’aime l’élégante façon dont est présentée l’affection de Kertész pour sa femme.

3 commentaires

  • 1

    Un professionnel est souvent attaché à la roue de ses désirs, désir de vendre, de plaire, de paraitre et pour satisfaire ses désirs il se plie à leurs exigences sans en éprouver le moindre plaisir, la passion est alors entamée.

    Ce photographe à vraiment fait machine arrière pour rééquilibrer l’énergie de son travail, alors plus simple (mais c’est tellement compliqué de faire simple) et authentique.

    Ton reportage est vraiment passionnant, un expert nous aurait ennuyer avec ses critiques (ce qui gâche le plaisir de la découverte), le mot de la fin est essentiel découvrir toujours, faire comme si c’était la première fois, en permanence.

    Zipanu

    Le 3 novembre 2010 à 10:53

  • 2

    Merci :)

    Parfois je me demande si ça vaut vraiment le coup d’écrire un billet sur une expo surtout que c’est un exercice difficile : comment intéresser quelqu’un n’ayant pas vu l’expo et/ou donner envie d’aller voir l’expo.

    Alors ça fait vraiment plaisir d’avoir un retour :)

    Lluciole

    Le 3 novembre 2010 à 15:52

  • 3

    Kertezs c’est un peu le père de la photographie moderne, un type important (et d’ailleurs le premier “maître” de la photo que j’ai découvert, bien qu’en fait je connaisse assez mal. Mais avant ça je pensais que la photo c’était pour se souvenir des vacances, ce genre de choses…) ça à l’air d’être une chouette expo. en tout cas. c’est agréable de lire ces impressions sur la visite..

    jacques philippe

    Le 4 novembre 2010 à 01:16

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires