« Mais pourquoi tu y tiens à ton droit à l'image ? »

Je n’ai pas l’habitude de réagir à un billet sur mon blog, je commente chez la personne. Cependant, pour le billet coup de gueule d’Anne-Laure Jacquart, La Parano “Droit à l’image” [1], je n’ai pas voulu me contenter d’un commentaire (outre l’impression de disposer d’un cadre limité pour développer un début de réflexion, je me sens bridée par l’impossibilité de donner une forme visuelle satisfaisante et lisible à mon texte [2]).

En lisant le billet d’Anne-Laure, j’ai très vite ressenti son agacement et sa frustration [3] générés par le droit à l’image et des dérives qui en découlent. Sentiments certainement justifiés et exacerbés lors de l’écriture du billet par une rencontre particulièrement désagréable, sans quoi je ne m’explique pas le ton tout de même assez virulent du propos, qui m’a gâché la lecture.

Anne-Laure défend son “droit à l’image”, à comprendre au sens de droit à créer des images, et de manière plus générale la libre création délivrée de cette épée de Damoclès que peut être le droit à l’image.

Être photographié, c’est être l’objet d’une marque d’intérêt, d’un coup de cœur en même temps que d’un coup d’oeil. C’est accepter d’offrir un peu de soi aux autres, dans une position altruiste, et d’être « modelé » par l’oeil d’un photographe, plus ou moins expert en la matière.

Le monde dans lequel nous vivons (nous inclus) est la matière première de création des artistes qui nous entourent. Ne leur anéantissons pas toute inspiration par des revendications la plupart du temps vides de sens !

J’aime la définition qu’elle propose de “être photographié”, je partage son avis sur les poursuites injustifiées au nom du droit à l’image.

Ce qui me gêne, c’est l’absence de vouloir comprendre la méfiance de l’autre, voire son hostilité en balayant l’attachement au droit à l’image.

Certains réagissent même presque comme s’ils avaient un « droit d’auteur » sur une image qui les représente… Quel amalgame !!

N’aurait-il pas été plus intéressant d’expliquer en quoi cela est une erreur ? Personnellement, je ne comprends pas l’idée.

Le ton accusateur n’aide pas, moi qui ne suis pas farouchement opposée à apparaître sur des photographies, je me suis braquée à la lecture du billet.

Les gens souhaitent faire respecter, bec et ongles sortis, quelque chose qui ne leur apporte rien mais crée une énorme contrainte pour d’autres (les photographes en l’occurrence). Bel exemple d’altruisme !

Pourquoi tout de suite vouloir voir en celui qui refuse d’apparaître sur une photographie, une personne égoïste [4], un petit dictateur en puissance qui jouit de son pouvoir de brider une autre personne ? N’a t-on pas le droit de ne pas être à l’aise avec son image et refuser d’être fixé ad vitam æternam sur quelque support que ça soit ?

Cette méfiance envers le photographe est souvent risible, mais elle s’explique (et doit être respectée) dans une société où l’image est prédominante, où la notion de vie privée est parfois remise en cause et où l’on assimile trop souvent les « porteurs d’appareils photo » à des méchants paparazzi. Au photographe d’expliquer sa démarche artistique plutôt que d’arborer un droit à la création, proche de l’argument d’autorité, tout aussi flou que le droit à l’image et donc sujet à mener à de nouvelles dérives.

Je me suis demandée comment je réagirais si je tombais par hasard sur une photographie ou j’apparais et les choses ne sont pas simples.

Je serais complètement indifférente si je n’apparais que comme passante dont on ne distingue pas le visage, et ce même si le photographe n’a pas eu la courtoisie d’indiquer qu’il retirerait la photographie si cela gêne la personne photographiée.
Les choses se corsent si l’on peut clairement distinguer mon visage ou si je suis en compagnie de mes proches. Je pense que je réagirai plutôt mal si aucune mention concernant le retrait n’est proposée et si la photographie est sous copyright “Tous droits réservés” [5]. J’aurai l’impression d’avoir été volée d’un instant éphémère de ma vie et de la possibilité de le déformer à ma guise, puisque définitivement figé par l’appareil. C’est là où réside à mes yeux la différence entre le regard d’autrui pour qui mon image ne constitue qu’une donnée parmi un important flux d’informations et l’image fixe qui tend à s’approprier un moment de ma vie. [6]

Par contre, si le photographe fait l’effort de venir me rencontrer pour connaître mon avis et mes sentiments et pour m’expliquer sa démarche, je n’hésiterai pas à offrir un moment de vie, acte qui demande tout de même d’avoir confiance en l’autre.
Tout ça reste hypothétique et j’aurai préféré avoir des témoignages de rencontres, parce que je n’arrive pas à croire que toutes les réactions soient hostiles.

Reste un passage avec lequel je ne suis absolument pas d’accord.

Mona Lisa subit-elle un préjudice d’être ainsi exposée aux yeux de tous ? Lorsqu’un écrivain s’inspire de personnes qu’il a croisées pour créer un personnage fictif, est-ce que quelqu’un cherche à revendiquer un droit quelconque pour une personnalité, un style vestimentaire, une manière d’être ? De même, il semblerait bien que les chansons d’amour, de tout temps, aient été inspirées par quelqu’un…


Je pense que l’argumentation ne tient pas et les comparaisons me semble bancales ou insuffisantes.
En peinture, le modèle est conscient de poser pour le peintre. Il a donc le choix. C’est peut-être d’ailleurs en partie pour ça que la réaction de certains est si violente ? Parce qu’ils se sentent privé de la possibilité de choisir.
En ce qui concerne l’écrivain, qu’il s’inspire et est influencé par le monde qui l’entoure (de façon consciente ou non) est évident. A mes yeux, le personnage fictif et la personne photographiée transcendent tous deux la personne réelle [7]. La différence, c’est qu’il est difficile d’oublier l’individu photographié derrière l’archétype (pour lui et ses proches par exemple). Le lien est plus lâche en littérature. Une autre piste de réflexion, pourrait être que l’on a une conception différente de la photographie et la littérature, on considère trop souvent la photographie comme une capture du réel alors que la littérature serait une variation du réel. Encore une fois, au photographe de faire changer cette vision des choses et de montrer qu’il ne fait pas qu’enregistrer ce qu’il voit.
J’ai un doute sur le “de tout temps” (j’ai l’expression en horreur à cause de mon cursus scolaire) et sur le fait que les chansons d’amour soient toujours inspirées par quelqu’un.

Je n’apporte aucune réponse à la question (j’en suis consciente) et mon propos est assez décousu, je voulais avant tout réagir à un propos que j’aimerai approuver complètement, parce que je pense qu’il est en effet important de dénoncer les dérives du droit à l’image et les contraintes que cela représentent pour les photographes, mais qui me gêne dans sa forme, qui dessert le propos de l’auteur.

Je pense seulement que la bonne démarche est de passer par le dialogue. On ne peut pas dire que l’on s’intéresse à l’humain si on ne va pas à sa rencontre et qu’on le considère comme un simple matériau photographique.

Notes

[1] Que je vous conseille de lire dans son intégralité pour que vous n’ayez pas une vision tronquée de son message

[2] D’où la possibilité de mettre en gras, italique, souligner, … pour ceux qui le souhaitent dans les commentaires. Wikibarre roxx !

[3] Je peux me planter complètement.

[4] Quand est-il du photographe qui oppose droit à la création au droit à l’image ?

[5] A mon tour de dire : “Bel exemple d’altruisme !” Je prône les licences Creative Commons, mais je suis bien consciente des problèmes que ça peut poser à un photographe professionnel.

[6] Je suis très attachée à ces moments qui oscillent entre réalité et vie rêvée et l’image vient détruire le caractère flottant et éphémère de ces instants.

[7] Lorsque vous regardez des photographies de Doisneau, vous ne voyez pas un petit garçon tricher, mais l’archétype du tricheur ; vous ne voyez pas un couple en particulier s’embrasser, mais une vision idéale du couple.

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