Les justes - Théâtre La Colline

Dimanche, au lieu d’aller chercher des œufs de Pâques, je suis allée au théâtre voir Les justes de Camus mis en scène par Stanislas Nordey au théâtre La Colline poussée par une amie alléchée par la présence d’Emmanuelle Béart.

Mon amie et moi avions étudié la pièce en première et nous avions même construit notre TPE sur un parallèle entre Les justes et Les Possédés de Dostoïevski pour étudier l’anarchisme et le terrorisme russe. [1] On comprendra que je suis attachée à cette pièce reliée à de si nombreux souvenirs.

Dans Les justes, Camus s’interroge sur la légitimité du recours à la violence dans l’action révolutionnaire au nom d’un idéal. Loin du cliché du terroriste fanatique, on découvre les hésitations, les contradictions de ce groupe de terroristes, dont tous les membres, plein de passion, sont épris de justice et désireux de libérer le peuple de la tyrannie.
Mais Les justes, c’est avant tout une terrible et magnifique histoire d’amour entre Kaliayev et Dora. Ce n’est pas sans raison que Camus, en guise de préface, cite ce vers de Roméo et Juliette (Acte IV, Scène 5), ” O love ! O life ! Not life but love in death ” qui résume parfaitement le destin tragique des deux personnages. Une pièce passionnée, vivante et pleine d’émotions couronnée par un texte épuré et poétique absolument pas daté, contrairement à ce que j’ai pu lire dans une critique de la pièce.

N’ayant pas lu de critique avant le spectacle, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Emportée par l’enthousiasme et l’optimisme de mon amie “J’ai le pressentiment que cette pièce sera vraiment réussie” [2], je me suis laissée tenter. Quelle cruelle et mortelle déception !
Heure du décès 15h40 (soit 10 minutes après le début de la pièce)… Je ne me suis jamais autant ennuyée au théâtre. Heureusement mon ennui était ponctué par d’innombrables exclamations mentales (sauf une fois où je n’ai pas pu m’empêcher de pester fort peu discrètement (heureusement la musique a recouvert ma voix) contre le metteur en scène !) jurant contre les infidélités à la pièce et contre la mise en scène.

Les justes de Stanislas Nordey est tout bonnement complètement à côté de la plaque. Désincarnées, dépassionnée, la mise en scène en oublie que ce groupe de terroristes est composé de membres passionnés, parfois aveuglés par leur idéal de justice.

Où se cache donc le Stepan enfiévré, fanatique, chien hargneux, obéissant et aveugle du Parti qui effraie les autres membres ?
“Rien n’est défendu de ce qui peut servir notre cause.” “Il n’y a pas de limites.” (Acte II)

Ce Kaliayev à la diction idiote et désenchantée est-il cet amoureux de la vie toujours riant et souriant ?
“Il faut être gaie, il faut être fière. La beauté existe, la joie existe !” (Kaliayev à Dora, Acte I)

Les acteurs récitent leur texte tel des pantins inexpressifs [3], toujours face au public, leurs regards et leurs corps ne se croisant presque jamais. Je n’ai rien ressenti, l’exaltation, la hargne, l’amour, en bref les émotions des personnages ont été gommées vidant le texte de toute sa substance. Tout au long de la pièce, j’étais partagée entre l’envie de pleurer, de balancer des tomates ou de rire devant le comique créé par l’écart entre la portée du texte et la façon impersonnelle qu’avaient les acteurs de le réciter. Sincèrement, c’est un beau massacre.

La pièce est trop figée pour émouvoir ou intéresser le public aux questions que pose Camus. La scène de la rencontre entre Yanek (Kaliayev) et Foka homme du peuple, moment important de la pièce, où l’idéal est confronté à la réalité pragmatique du peuple a été transformée en un moment comique ridicule… L’acteur qui joue Foka imite grossièrement l’accent russe (tous les autres personnages, hormis une diction improbable qui doit être un élément de mise en scène car tous parlaient ainsi, parlent normalement eux), censé montré qu’il est un homme du peuple ? De même traiter la scène entre Yanek et l’inspecteur sur un ton comique est à mon sens une erreur. La scène est un affrontement entre deux hommes,l’idéaliste Yanek et le pragmatique Skouratov, qui souligne les contradictions de la pensée de Yanek et cherche à l’anéantir psychologiquement.

KALIAYEV “J’ai lancé la bombe sur votre tyrannie, non sur un homme.”
SKOURATOV “Sans doute. Mais c’est l’homme qui l’a reçue. Et ça ne l’a pas arrangé.”

Je passe sur les moments entre Dora et Kaliayev qui sont à pleurer de rire. Franchement, est ce que vous pouvez vous investir émotionnellement lorsque vous entendez un “M’aimerais-tu légère et insouciante ?” prononcé sans passion et sans conviction ? Je passe également sur la scène finale. Je n’ai plus assez de larmes pour pleurer.

Je ne pensais pas qu’on pouvait massacrer une pièce de la sorte. Je me suis demandée comment c’était possible alors que visiblement d’après la petite brochure que l’on nous a gentiment fourni, Monsieur Stanislas Nordey n’en est pas à sa première mise en scène et qu’il semble être une personne cultivée à défaut d’être intelligent. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir lu la brochure après cette terrible pièce de 2h35 sans entracte pour pouvoir s’enfuir, mais j’étais profondément agacée par les propos du metteur en scène [4], qui ressemblent un peu trop à de la “branlette intellectuelle” (je n’ai pas de meilleure expression pour désigner ça).
Loin de servir le texte, il le trahit et lui fait dire ce qu’il veut.

Ce n’est que mon opinion, mais on ne peut pas dire des Justes qu’il s’agit d’”une sorte de dialogue philosophique, éthique. La situation est mise de côté: on pourrait être autour d’un arbre ou à côté d’une route.” Non non et non ! Il y a une grande différence entre une discussion philosophique sur la violence et la justice autour d’un arbre et une discussion qui motive voire justifie l’action. Les enjeux ne sont absolument pas les mêmes.

De même, je ne partage pas cette interprétation à propos de Dora et de Yanek “(…) nous réalisons concrètement que, plus qu’une scène d’amour, c’est un dialogue sur l’amour qui se développe, comme un dialogue platonicien.” Si les deux amants se contentent de parler d’amour, c’est parce qu’il leur est impossible de le vivre autrement. De là à parler de dialogue platonicien, il y a un grand fossé que je ne m’aventurerai pas à franchir… Comment passer à côté de la tension charnelle qui existe entre les personnages et qui est suggérée dans les didascalies ? Et comment ne pas comprendre que la passion, les émotions ne déservent pas les propos qui s’interrogent sur la nature de l’amour ou de façon plus générale sur ce qu’est la justice, sur la légitimité du recours à la violence, au contraire ?

Quel énorme gâchis…

Notes

[1] A l’époque, je m’intéressais aux nihilistes, socialistes révolutionnaires russes, à Bakounine (surnommé familièrement depuis “Bakou”) et je voulais absolument lire Dostoïevski. On s’occupe comme on peut au lycée.

[2] Memo to myself : “Ne plus jamais se fier aux intuitions de ma bilingue préférée.”

[3] Certes, ça braille, ça crie parfois. Mais c’est toujours aussi dénué d’expression ! A croire que les cris n’avaient qu’une fonction, maintenir éveillés le public. Malgré tout ça, ma voisine a dormi pendant la moitié de la pièce…

[4] La brochure peut être téléchargée sur le site du théâtre.

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