À 27 ans et epsilon[1], alors que ma cousine me range déjà dans la catégorie « presque vieille », pour l’Opéra de Paris, je suis encore jeune. Consciente que cet état de grâce tarifaire ne durera pas bien longtemps et décidée à voir de belles choses parce que ça fait du bien à l’âme, j’ai pris une des formules d’abonnement Jeune encore disponibles pour découvrir quatre spectacles de la saison 2016/2017.

J’ouvre le bal avec les œuvres de Sehgal / Peck / Pite / Forsythe, quatre chorégraphes de danse contemporaine, domaine qui m’est complètement inconnu. C’est avec un peu d’appréhension et d’incertitude que je suis allée à Garnier[2], en me demandant si le spectacle me plairait.

Métaspectacle

Je ne suis pas arrivée assez tôt pour profiter de l’intégralité de « Quatre œuvres » de Tino Sehgal, performances hors scène en amont du spectacle ; j’y suis à temps toutefois, pour être accueillie par des danseurs, camouflés en ouvreurs, statues figées, que le passage des spectateurs anime soudain et que l’on s’étonne de voir prendre vie sans crier gare, danser le regard espiègle et le sourire aux lèvres et scander mi- timide, mi-amusé Oh, this is so contemporary, contemporary, contemporary! Perplexe et décontenancée, je ne sais pas trop quoi penser de cette performance méta et esquisse un sourire poli aux artistes que je n’ai pas l’habitude de voir si près avant de filer rapidement vers ma place.

Avec un peu plus de recul, je me dis qu’il aurait été amusant d’observer, complice, les artistes à l’œuvre et les réactions des spectateurs. Les œuvres et performances contemporaines me déroutent souvent, parce que, nouvelles, elles proposent une esthétique inhabituelle, que le cerveau n’arrive pas toujours à appréhender. Certaines flirtent également à la frontière de l’imposture, du foutage de gueule, parfois vulgaire et éveillent la suspicion. Le roi ne serait-il pas nu ?

Ici, j’ai été tellement prise au dépourvu que j’ai d’abord trouvé le tout fort incongru, puis amusant au fur et à mesure que je filais vers ma place. Une performance anecdotique peut-être, mais qui, a eu le mérite de me faire réfléchir à des notions que je ne me pose pas souvent (proximité de l’artiste qui évolue, sans cette médiation qu’est la scène, dans le même monde que le commun des mortels ; possibilité d’interagir et d’être partie prenante et d’autres oubliées) et de secouer un peu mes préjugés qui me font penser que je suis incapable d’apprécier l’art contemporain.

In Creases & Blake Work I

Je n’ai pas grand souvenir d’In Creases de Peck et pas beaucoup plus de Blake Work I de Forsythe qui, je pense, ont complètement été éclipsés dans mon esprit par le magistral The Season’s Canon de Pite.

J’ai beaucoup apprécié les deux pourtant et j’avais même peur d’être déçue par la suite à l’entracte, tellement il me semblait que ça pourrait être difficilement mieux.

Le fait qu’il n’y ait ni décor ni costume m’a montré que j’étais capable d’apprécier la danse pour elle-même. Il faut donc croire que je n’aime juste pas les variations, ces passages obligés parfois lourdement redondants, de certains ballets. Oui, Don Quichotte, c’est toi que j’accuse !

The Season’s Canon : la Méduse affrontant les 4 Saisons recomposées

Les 4 Saisons Vivaldi, c’est un de mes premiers chocs esthétiques, gamine. J’ai encore le souvenir très vivace des émotions ressenties. Je ne vous cache pas mon chagrin quand j’ai découvert qu’il servait de musique de répondeur téléphonique[3].

Alors quand j’ai appris à l’entracte que The Season’s Canon se danserait sur des 4 Saisons recomposées (par Max Richter) la gamine encore en moi s’est dit youpi !

Contrairement à mimy, souris balletomane, je n’avais aucune attente et je n’avais rien vu ni lu au préalable. J’en suis bien heureuse, car l’émotion n’en a été que plus forte. J’ai été complètement transportée. Il s’agit pour moi d’une des plus belles expériences de danse et de mise en scène que j’ai eu l’occasion de voir (les mauvaises langues diront que je n’ai pas vu grand-chose).

Le radeau de la Méduse surgit comme une évidence et je suis captivée par ces corps qui donnent l’illusion de ne faire qu’un, par leurs mouvements et les impressions et émotions qu’ils transmettent. Bouleversante, l’œuvre me restera longtemps en mémoire et je vous invite vivement à lire ce qu’écrit la souris à ce sujet.

Après tant d’émotions, difficile de passer directement à la dernière œuvre. Les applaudissements sont extrêmement nourris et ô combien mérités.

Hors scène

Je finis avec Sehgal qui a ouvert et fermé la soirée. Je ne partage pas les avis de ceux qui auraient souhaité que la création de Sehgal se déroule pendant un entracte. Il y a, je trouve, une certaine logique à la placer à la fin, comme si elle ramenait peu à peu le spectateur au réel, tout en évacuant, comme l’analyse finement la souris, le trop-plein d’émotions suscité par The Season’s Canon.

J’ai été emballée (sans titre), qui s’est fait pourtant huer par quelques personnes, qui devraient avoir honte de se comporter ainsi [4]. C’est d’abord un jeu avec les lumières et l’Opéra (scène, les rideaux, les coulisses), au rythme entraînant de la Symphony X d’Ari Benjamin Meyers. Toutes ces strates insoupçonnées et ces différents niveaux que Sehgal fait danser pour nous ! Au charme de la découverte, s’ajoute la surprise de voir ce genre de choses à Garnier.

Les danseurs apparaissent enfin, d’abord loin pour ensuite se répandre sur scène et en déborder, pour rejoindre les spectateurs à tous les étages de l’Opéra. Fin abrupte, nous sommes “oustés” de nos places pour découvrir les danseurs chanteurs, dans le grand escalier de l’Opéra, leurs voix résonnant dans tout le bâtiment. À ces échos se superpose l’amusement curieux de la majorité des gens qui se pressent pour observer les artistes. Une joyeuse et énergisante atmosphère se dégage de l’ensemble.

À la sortie, le spectacle n’est pas fini. Des couples dansent (le tango ?) sur le seuil de l’Opéra. Que de bonheur et de beauté pour une soirée !

Notes

[1] J’ai découvert récemment cette expression empruntée aux mathématiques et je la trouve fort jolie. De même pour l’adjectif epsilonesque.

[2] Je ne me suis pas encore débarrassée de ce sentiment d’être une barbare rustre en territoire étranger lorsque je vais à l’Opéra.

[3] Alors qu’il faudrait plutôt se réjouir d’avoir échappé à la généralisation d’une musique de répondeur nulle et envahissante comme le Papa Pingouin ou le poussin Piu. Ne me remerciez pas. Oh, il me vient soudain une magnifique idée de torture-répondeur téléphonique ! Imaginez, pire que de subir ces chansons, être obligé de les chanter sans faute avant d’obtenir votre interlocuteur !

[4] Je ne comprends absolument pas ce comportement, personne ne mérite ça. Je trouve ça tellement puéril et surtout si grossier…